Résistons à la tentation du darwinisme sanitaire

Est-il bien sérieux, demande-t-on, de retarder de quelques années la mort de personnes déjà condamnées par le grand âge ou par la maladie au prix de la santé économique du pays tout entier ?

Parce que « celui qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière ».

Parce que la sacralisation de la vie humaine est la pierre d’angle de la société démocratique, le dernier refuge de notre fraternité.

Parce que ce n’est pas une notion spirituelle ou philosophique détachée du réel, un idéal qu’il faudrait se résigner à n’atteindre qu’aux termes d’une obligation de moyens.

Nous ne devons pas céder à la petite musique du darwinisme sanitaire qui monte, qui monte face à toutes les mesures de couvre-feu, confinement et autres mesures de limitation temporaire de notre liberté.

Des protestations compréhensibles mais inacceptables

Est-il bien sérieux, demande-t-on, de retarder de quelques années la mort de personnes déjà condamnées par le grand âge ou par la maladie au prix de la santé économique du pays tout entier, et donc de l’avenir de celles et ceux qui ont encore des décennies à vivre ? Combien de vies est-on en train de « gâcher », s’exclament certains, pour assurer coûte que coûte la survie, précaire, de quelques-uns ?

Il est vrai que les temps sont durs pour la liberté. Au seuil de la nouvelle année, l’interdiction apparaît comme l’unique réponse du gouvernement à la crise sanitaire tant à chaque épisode — masques, tests et maintenant vaccination — l’impréparation et les mauvais choix l’ont disputé à une communication pour le moins maladroite. Et les aides en tout genre, en faisant peser sur nous et sur nos enfants une lourde dette collective, pourraient aggraver une récession dont chacun redoute les effets.

Difficile, dans ce contexte tragique, de ne pas comprendre ces protestations, de ne pas partager la frustration et l’angoisse qu’elles expriment. Mais impossible de s’y résigner.

La loi du plus fort n’a pas sa place en démocratie

« La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité. » Avec cette formule, Albert Camus bannit la loi du plus fort du champ démocratique, quelle qu’en soit la légitimité. C’est parce qu’elle repose sur le vote, et donc sur la loi du nombre, que la démocratie se dévoie si elle laisse la majorité jeter la minorité, toute minorité, par-dessus bord dans la tempête.

Comme tous les principes, la solidarité entre les plus forts et les plus faibles connaît des aménagements, des limites, et même des exceptions. La démocratie libérale est une recherche permanente d’équilibre entre la garantie des droits de chacun, la nécessaire protection des plus fragiles et la préservation existentielle d’une communauté de destin.

La tentation d’abandonner les plus faibles à leur sort

Eh bien justement, nous expliquent les tenants de la survie du plus fort : telle ou telle maladie, et même les accidents de la route, font bien plus de morts par an que le coronavirus, or il ne viendrait à l’esprit de personne de paralyser le pays pour sauver tous les cancéreux, ni d’interdire purement et simplement la voiture ! Ils oublient un peu vite qu’en matière de Covid-19, dans l’attente d’une campagne de vaccination digne de ce nom, la limitation des interactions sociales est l’unique moyen de maîtriser la pandémie.

En outre, les « darwinistes sanitaires » s’accommodent d’une lecture orientée de faits. Non, la Covid-19 ne frappe pas que les personnes les plus âgées ou à haut risque. Plusieurs mois après l’infection, de nombreuses victimes — y compris des sportifs de haut niveau — peinent à retrouver leurs capacités physiques et sensorielles. Sans tout céder au fameux principe de précaution, la bonne foi commande de reconnaître qu’on ne peut renoncer, par calcul, à préserver la population des conséquences d’une maladie encore largement méconnue.

En matière de vie humaine, la solidarité doit être absolue

Autant l’admettre : ce que nous proposent les « néo-darwinistes » n’est pas un simple aménagement du confinement, une alternative au couvre-feu ou un moyen d’éviter la récession, mais l’abandon pur et simple des plus faibles à la fureur du virus. Or, pour séduisante qu’elle soit quand on s’imagine parmi les forts — ou qu’on fait mine, grand seigneur, de se sacrifier au côté des faibles —, la tentation du darwinisme sanitaire va à l’encontre de nos valeurs les plus fondamentales.

C’est au nom de la solidarité entre les vivants que notre droit punit la non-assistance à personne en danger ; que nos soignants ont mérité, au péril de leur propre santé, les applaudissements que nous leurs offrions à nos fenêtres au printemps dernier ; que nous apprenons à nos enfants les leçons de l’histoire.

S’agissant de la vie humaine, la solidarité est absolue ou elle n’est pas.

Jérôme Levy est journaliste. Rubin Sfadj est avocat.


Texte initialement publié par L’Opinion